CHAPITRE X

— Qu’est-ce qu’elle a, Tante Pol ? demanda Garion en regardant Ce’Nedra qui gazouillait, assise dans un coin, le ballot de chiffons serré sur son cœur.

— C’est ce que je voudrais bien savoir, rétorqua la sorcière. Sadi, donnez-moi un peu d’oret.

— Est-ce bien raisonnable, Dame Polgara ? objecta l’eunuque. Dans l’état où elle est…, ajouta-t-il en étendant devant lui ses mains aux doigts effilés.

— Dis, Tante Pol, si c’est dangereux…, commença Garion.

— L’oret est relativement inoffensif, coupa-t-elle. Il accélère un peu le rythme cardiaque, mais Ce’Nedra a le cœur solide. On l’entendrait battre à l’autre bout du continent. Il faut que nous sachions ce qui lui est arrivé, et l’oret est le moyen le plus rapide.

Le Nyissien préleva un petit flacon dans sa mallette rouge et le tendit à Polgara. Elle fit prestement tomber trois gouttes de liquide jaune dans une timbale qu’elle remplit d’eau.

— Vous devez avoir soif, Ce’Nedra, dit-elle en lui présentant le récipient. Tenez, ça va vous faire du bien.

La petite jeune femme aux cheveux de feu lui prit avidement le gobelet des mains et le vida sans reprendre son souffle.

— Merci, Dame Polgara, dit-elle enfin. J’allais justement demander à boire.

— Bien joué, Pol, murmura Beldin.

— Elémentaire, mon Oncle.

— De quoi s’agit-il ? souffla Zakath à l’oreille de Garion.

— Ce’Nedra n’avait pas plus soif que ça. C’est tante Pol qui lui a mis cette idée dans la tête.

— Vous pouvez faire des choses comme ça ?

— Comme elle vient de le dire, c’est l’enfance de l’art.

— Et vous, vous savez le faire ?

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais essayé, répondit-il laconiquement, les yeux rivés au visage souriant, presque extatique, de sa petite femme.

Polgara attendait calmement.

— Je crois, Dame Polgara, que vous pouvez y aller, suggéra Sadi au bout de quelques minutes.

— Ecoutez, Sadi, fit-elle, l’air de penser à autre chose, nous nous connaissons assez pour oublier le protocole, non ? Je ne vous donne pas du Votre Excellence gros comme le bras. Vous ne pourriez pas me faire grâce de ces « ma Dame » ?

— Avec plaisir, Polgara.

— Alors, Ce’Nedra ? commença la sorcière.

— Oui, Tante Pol ? demanda la petite reine en la regardant comme si elle n’y voyait pas très clair.

— Tante Pol ? Ça, c’est une première, chuchota Silk. Je me demande ce qu’elle dirait si je l’appelais comme ça…, ajouta-t-il rêveusement.

— Je vous déconseille de tenter l’expérience, marmonna Beldin. Enfin, c’est vous qui voyez. Vous feriez un salsifis très intéressant.

— Ce’Nedra, continuait Polgara, vous pourriez me raconter comment vous avez retrouvé votre bébé ?

— C’est Arell qui l’a retrouvé, rectifia la petite reine, radieuse. J’ai une raison de plus de l’aimer, maintenant.

— Nous aimons tous Arell.

— N’est-ce pas qu’il est beau ? roucoula Ce’Nedra en repliant le coin de la couverture pour leur montrer les haillons qu’elle berçait tendrement.

— Adorable, mon chou. Vous avez pu parler un peu, Arell et vous ?

— Oh oui, Tante Pol. Elle a quelque chose de très urgent tout de suite, mais elle nous retrouvera à Perivor, ou alors après, à Korim.

— Elle savait donc où nous allions ?

— Oh non, Tante Pol ! J’ai dû le lui dire. Elle avait vraiment envie de venir avec nous, mais elle ne pouvait pas. Elle m’a demandé où nous allions, et je le lui ai dit. Elle a eu l’air assez surprise d’apprendre que nous allions à Korim.

— Je vois, murmura la sorcière en étrécissant les yeux. Durnik, si tu dressais la tente ? Je crois que Ce’Nedra et son bébé aimeraient se reposer un peu.

— Tout de suite, Pol, répondit vivement son mari.

— Maintenant que vous me le faites remarquer, fit joyeusement Ce’Nedra, je suis très fatiguée, et je suis sûre que Geran aurait bien besoin de faire un petit somme, lui aussi. Les bébés ont besoin de beaucoup de sommeil. Je vais lui donner la tétée et il va dormir. Il dort toujours après avoir tété.

Les yeux de Garion s’emplirent de larmes.

— Allons, allons, murmura Zakath en posant fermement la main sur son épaule.

— Que se passera-t-il quand elle se réveillera ?

— Polgara saura quoi faire.

La sorcière mena la petite jeune femme rêveuse sous la tente que Durnik avait dressée. Un instant plus tard, Garion perçut une légère vague d’énergie et le murmure familier. Puis Polgara ressortit avec le paquet de chiffons et le lui fourra dans les mains.

— Débarrasse-nous de ça, dit-elle entre ses dents.

— Tu crois que ça va aller ? demanda-t-il.

— Elle va dormir une petite heure. Quand elle se réveillera, elle aura tout oublié et l’affaire en restera là.

Garion cacha le paquet de chiffons sous un buisson, dans les bois. Quand il revint, il s’approcha de Cyradis.

— C’était Zandramas, n’est-ce pas ? avança-t-il.

— Oui, répondit simplement la sibylle.

— Et vous saviez que ça allait arriver ?

— Oui.

— Alors, pourquoi ne nous l’avez-vous pas dit ?

— C’eût été interférer dans un événement qui devait se produire.

— Que c’était cruel, Cyradis !

— La nécessité l’est parfois. Je Te l’ai dit, Belgarion, Zandramas ne pouvait aller à Kell. Il fallait qu’elle apprenne de l’un de vous le lieu de la rencontre, faute de quoi elle n’aurait pu être au moment voulu à l’Endroit-qui-n’est-plus.

— Mais pourquoi Ce’Nedra ?

— Zandramas, souviens-t’en, lui a plusieurs fois déjà imposé sa volonté. Renouer le lien était aisé.

— Je m’en souviendrai, Cyradis.

— Laissez tomber, Garion, intervint Zakath. Ce’Nedra est saine et sauve et Cyradis ne pouvait pas faire autrement.

Garion lui trouva l’air bien déterminé, tout à coup. Il tourna les talons et s’éloigna à grands pas, livide de colère.

Quand Ce’Nedra se réveilla, c’était comme s’il ne s’était rien passé. Elle n’avait gardé aucun souvenir de la rencontre dans les bois et elle était redevenue elle-même. Durnik démonta la tente et ils repartirent.

Ils arrivèrent à la lisière de la forêt en fin de journée et dressèrent les tentes sous les arbres. Pendant toute la durée des préparatifs, Garion veilla à éviter Zakath. Il ne lui pardonnait pas d’avoir pris le parti de Cyradis et craignait de ne pouvoir garder son calme en sa présence. Depuis la longue conversation que le Malloréen et la sibylle avaient eue avant leur départ de Kell, l’empereur semblait complètement gagné à sa cause. Il avait parfois l’air un peu troublé et se tournait souvent sur sa selle pour la regarder.

Mais Garion ne pouvait éternellement se dérober. La confrontation eut lieu lorsqu’ils se retrouvèrent à monter la garde ensemble.

— Vous m’en voulez toujours, Garion ? demanda Zakath.

— Pff… non, soupira-t-il. Ce n’est pas vraiment après vous que j’en ai, c’est surtout après Zandramas. Je n’aime pas qu’on joue des tours à ma femme.

— C’était inévitable, vous savez. Il fallait bien que Zandramas extorque le renseignement à quelqu’un. Elle doit être à cette rencontre, elle aussi.

— Vous devez avoir raison. Cyradis vous a-t-elle expliqué en quoi consistait votre tâche ?

— Un peu. Mais je ne suis pas censé en parler. Tout ce que je peux vous dire, c’est que quelqu’un de très important va venir et que je dois l’aider.

— Jusqu’à la fin de vos jours ?

— Oui, et probablement d’un tas d’autres gens aussi.

— Moi y compris ?

— Là, je ne crois pas. Je pense que votre tâche prendra fin après la rencontre. Cyradis m’a laissé entendre que vous l’aviez déjà accomplie.

Ils repartirent de bon matin et s’engagèrent dans la plaine mamelonnée qui s’étendait à l’ouest de la Balasa. Ils passèrent devant des villages aux maisons simples mais dont Durnik apprécia la construction en connaisseur. Les fermiers dalasiens travaillaient les champs avec des outils rudimentaires.

— Et tout ça pour la galerie, fit Zakath avec un sourire entendu. Ces gens sont probablement plus évolués que les Melcènes eux-mêmes, et ils se donnent un mal fou pour le cacher.

— Ton peuple et les prêtres de Torak les auraient-ils laissés vivre en paix s’ils avaient su la vérité ? insinua Cyradis.

— Probablement pas, admit-il. Les Melcènes, pour ne citer qu’eux, auraient sûrement cherché à les enrôler dans l’administration.

— C’eût été incompatible avec nos tâches.

— Je m’en rends compte à présent. En rentrant à Mal Zeth, je crois qu’il y aura du changement dans la politique impériale envers les Protectorats de Dalasie. Votre peuple effectue quelque chose d’infiniment plus important que la culture des betteraves et des navets.

— Si tout se passe bien, Empereur Zakath, notre tâche sera achevée lorsque la rencontre aura eu lieu.

— Vous poursuivrez tout de même vos études, n’est-ce pas ?

— Assurément, confirma-t-elle avec un sourire. On ne renonce pas ainsi à des habitudes millénaires.

— Vous ne pourriez pas nous en dire un peu plus long sur ce que nous sommes censés chercher en arrivant à Perivor ? demanda Belgarath en approchant son cheval de celui de la sibylle.

— Je Te l’ai dit à Kell, Vénérable Belgarath. A Perivor se trouve la carte qui Te mènera à l’Endroit-qui-n’est-plus.

— Comment se fait-il que les habitants de Perivor en sachent plus que le reste du monde ?… Mouais, encore une de ces choses que vous ne voulez pas dire, soupira-t-il comme elle ne répondait pas.

— Je ne le puis, Belgarath.

Beldin tomba du ciel, se posa dans la poussière de la piste et reprit forme humaine.

— Tenez-vous prêts. Il y a une patrouille de soldats darshiviens droit devant, annonça-t-il.

— Combien sont-ils ? demanda très vite Garion.

— Une douzaine à peu près, dont un Grolim. Je n’ai pas voulu m’approcher de trop près, mais il me semble que c’est notre ami aux mirettes blanches. Ils vous attendent en embuscade dans un bosquet, derrière cette colline.

— Comment ont-ils deviné que nous passerions par ici ? s’interrogea Velvet.

— Zandramas sait que nous allons à Perivor, répondit Polgara, et comme c’est le chemin le plus court…

— Nous n’avons pas grand-chose à craindre d’une douzaine de Darshiviens, observa Zakath avec assurance. Que peuvent-ils espérer de cette escarmouche ?

— Nous retarder, répondit Belgarath. Afin de permettre à Zandramas d’arriver à Perivor avant nous. Elle communique avec Naradas à distance. Nous pouvons nous attendre à ce qu’elle nous tende des pièges à chaque lieue jusqu’à Lengha.

Zakath grattouilla pensivement sa courte barbe, puis il pécha dans une de ses fontes, en tira une carte et la déroula.

— Nous sommes à une quinzaine de lieues de Lengha, constata-t-il en regardant Beldin d’un air songeur. Combien de temps vous faudrait-il pour couvrir cette distance ?

— Quelques heures. Pourquoi ?

— Il y a une garnison impériale, là-bas. Je pourrais vous donner pour le commandant de la garnison un message portant mon sceau et lui ordonnant de faire sauter les pièges par-derrière. Dès que nous aurons rejoint mes hommes, Naradas ne nous ennuiera plus… Sainte Sibylle, ajouta-t-il, comme si une autre idée venait de lui passer par la tête, vous m’avez dit à Darshiva de laisser mes troupes derrière moi en venant à Kell. Cette interdiction est-elle toujours valide ?

— Que non point, Kal Zakath.

— Bien. Je vais écrire ce message.

— Et les braves garçons tapis dans ce bosquet ? objecta Silk. Nous ne pouvons pas les décevoir.

— Nous n’allons pas attendre ici, les bras ballants, l’arrivée des troupes de Zakath, répondit Garion. Tu aimerais prendre un peu d’exercice ?

Silk lui répondit d’un sourire rigoureusement pervers.

— Il y a tout de même un petit problème, intervint Velvet. Si Beldin part pour Lengha, il n’y aura plus personne pour reconnaître le chemin et nous prévenir des éventuelles embûches.

— Dis à la deux-pattes aux cheveux jaunes de ne pas s’en faire, fit la louve en regardant Garion. L’on peut se déplacer sans se faire repérer, et même si l’on nous voyait, les deux-pattes ne s’inquiètent guère de nous.

— Tout va bien, traduisit Garion. La louve s’en occupera.

— C’est vraiment une personne providentielle, commenta Velvet avec un sourire.

— Une personne ? releva Silk. Au fond, tu n’as peut-être pas tort, ajouta-t-il en fronçant le sourcil. Elle a une sacrée personnalité, hein ?

La louve le regarda en remuant la queue et s’éloigna à petits bonds élastiques.

— Très bien, Messieurs, déclara Garion en dégainant l’épée de Poing-de-Fer. Allons dire bonjour à ces braves Darshiviens.

— Et si Naradas essaie de nous jouer un tour à sa façon ? demanda Zakath en remettant son message à Beldin.

— Je serais déçu qu’il ne tente rien, rétorqua Garion.

Mais Naradas n’était plus parmi les hommes en embuscade. L’échauffourée fut de courte durée et révéla que les Darshiviens étaient bien meilleurs à la course qu’au combat.

— Des amateurs, nota Zakath d’un ton méprisant en essuyant la lame de son épée sur la cape d’une de ses victimes.

— Vous savez que vous vous débrouillez de mieux en mieux ? le félicita Garion.

— Ça doit être l’entraînement que j’ai reçu dans ma jeunesse qui revient, répondit modestement le Malloréen.

— Tu ne trouves pas qu’il tient cette épée un peu comme Hettar brandit son sabre ? remarqua Silk en récupérant une de ses dagues fichée dans la poitrine d’un Darshivien.

— Tout à fait, approuva Garion. Hettar a été formé par Cho-Hag qui est l’un des meilleurs bretteurs d’Algarie, expliqua-t-il à Zakath.

— Taur Urgas s’en est aperçu à ses dépens, ajouta Silk.

— Je ne sais pas ce que j’aurais donné pour voir ça, soupira tristement Zakath.

— Et moi donc ! renchérit Garion. Mais j’étais occupé ailleurs à ce moment-là.

— A vous glisser sournoisement dans le dos de Torak, peut-être, suggéra le Malloréen.

— Oh, sournoisement, sournoisement… Il était au courant de mon arrivée, vous savez.

— Bon, je vais chercher les autres, décréta Durnik.

— Beldin est entré en contact avec moi, annonça Belgarath en les rejoignant. Naradas a filé juste avant votre arrivée. Beldin a songé un moment à lui régler son compte, mais il avait ce parchemin dans les serres.

— En quoi Naradas s’est-il changé ? s’enquit Silk.

— En corbeau, répondit Belgarath, écœuré. Les Grolims raffolent des corbeaux. Je me demande ce qu’ils leurs trouvent.

— Vous vous rappelez le jour où Asharak le Murgo avait fui dans le ciel d’Arendie sous cette forme ? reprit Silk en riant. Polgara a demandé à un aigle qui planait par là de s’en occuper. Il a plu des plumes noires pendant une heure.

— Qui est Asharak le Murgo ? s’informa Zakath.

— Etait, corrigea le vieux sorcier. C’était l’un des sous-fifres de Ctuchik.

— Et l’aigle l’a tué ?

— Non, répondit Silk. C’est Garion qui l’a fait, plus tard. A main nue.

— Eh bien, il a dû lui flanquer une sacrée claque. Les Murgos ne sont généralement pas des mauviettes.

— A vrai dire, je lui ai juste flanqué une gifle, rectifia Garion. Et je l’ai fait brûler vif.

Il y avait des années qu’il n’avait pas pensé à Asharak et il se rendit compte avec surprise que ce souvenir ne l’ennuyait plus du tout.

— Il avait tué mes parents, reprit-il en voyant que Zakath ouvrait de grands yeux horrifiés. Et comme il les avait fait périr par le feu, j’ai pensé que ça s’imposait. Je n’ai fait que lui rendre la monnaie de sa pièce. Bon, on continue ou on prend le thé, là ?

La louve infatigable leur signala deux autres embuscades avant le coucher du soleil. L’ennui, c’est que les survivants de la première avaient prévenu leurs collègues et qu’en voyant Garion et ses compagnons foncer sur eux, ceux-ci filèrent ventre à terre, en proie à une panique incontrôlable.

— C’est très décevant, commenta Sadi en rengainant sa petite dague empoisonnée tandis que les Darshiviens du deuxième groupe fuyaient comme s’ils avaient le diable aux trousses.

— Naradas va leur passer un drôle de savon quand il saura qu’ils ont raté leur coup, ajouta plaisamment Silk. Il se pourrait même qu’il fasse quelques exemples s’il arrive à mettre la main sur un autel.

Ils opérèrent la jonction avec les hommes de la garnison impériale de Lengha vers midi, le lendemain. Leur commandant s’approcha de Zakath et le regarda avec une certaine stupeur.

— Majesté, commença-t-il en hésitant. C’est vraiment vous ?

— Oh, c’est ma barbe qui vous intrigue, Colonel ! s’esclaffa Zakath en se caressant le menton. C’était une suggestion de ce vénérable vieillard, ajouta-t-il en indiquant Belgarath. Je tenais à voyager incognito, et comme mon profil orne toutes les pièces de ce continent… Vous n’avez pas eu trop de problèmes en venant ici ?

— Rien de bien sérieux, Majesté. Nous avons rencontré une douzaine de détachements de Darshiviens, pour la plupart tapis dans des bosquets. Nous les avons encerclés les uns après les autres, et ils se sont empressés de se rendre. Ils ont l’air très doués pour ça.

— Nous avons remarqué qu’ils étaient aussi très doués pour la course, ironisa Zakath.

— J’espère, Majesté, que vous ne m’en voudrez pas de vous dire ça, reprit timidement le colonel, mais je vous trouve changé depuis la dernière fois que je vous ai vu à Mal Zeth. D’abord, c’est la première fois que je vous vois manier les armes.

— Nous traversons une époque troublée, Colonel. Très, très troublée.

— Et… pardonnez ma franchise, Majesté, mais je ne vous avais jamais vu rire. Ou seulement sourire.

— Je n’avais guère de sujets d’amusement, Colonel. Bon, vous nous emmenez à Lengha ?

Ils ne s’éternisèrent pas en ville. Cyradis et Toth les menèrent directement au port où les attendait un étrange navire.

— Merci, Colonel, fit chaleureusement Zakath. Vous avez été fort avisé de mettre ce bâtiment à notre disposition.

— Pardonnez-moi, Majesté, répondit le colonel, mais je ne suis pour rien dans la présence de ce vaisseau.

Zakath posa sur Toth un regard interrogateur et le géant muet lança un bref sourire à Durnik.

— Cramponnez-vous, Kal Zakath, commença le forgeron en se rembrunissant. Les arrangements concernant ce navire ont été pris il y a plusieurs milliers d’années.

— Eh bien, on dirait que nous sommes dans les temps, commenta Belgarath avec un immense sourire. Tant mieux. Je mets un point d’honneur à être à l’heure à mes rendez-vous !

— Ça, c’est nouveau ! ironisa Beldin. Je me souviens qu’une fois tu t’es montré cinq ans après la date prévue.

— J’avais eu un empêchement.

— Tu as toujours des empêchements. Ce n’était pas l’époque où tu passais ton temps avec les filles de Maragor ?

Belgarath étouffa discrètement une petite toux et jeta un coup d’œil penaud en direction de Polgara.

Laquelle arqua un sourcil mais ne dit mot.

Le bâtiment était armé par un équipage muet du même genre que celui qui les avait emmenés de la côte de Gorut, au Cthol Murgos, vers l’île de Verkat. Garion eut encore une fois l’impression obsédante que l’histoire se répétait. Dès qu’ils furent à bord, l’équipage largua les amarres et mit à la voile.

— Curieux, remarqua Silk. La brise vient de la mer et nous naviguons vent debout.

— J’avais remarqué, acquiesça Durnik.

— Ça, j’en étais sûr. Il faut croire que les lois naturelles ne s’appliquent pas aux Dais.

— Consentirais-Tu, Belgarion, à m’accompagner, ainsi que Ton ami Zakath, vers la cabine arrière ? demanda Cyradis quand ils eurent quitté le port.

— Bien sûr, Sainte Sibylle, acquiesça Garion.

Il nota, comme ils allaient tous les trois vers la poupe, que Zakath avait pris la jeune fille par la main pour la guider, retrouvant sans doute inconsciemment la sollicitude de Toth. Une idée particulière lui effleura alors l’esprit. Il porta sur son ami un regard différent. Il lut sur son visage une expression d’une étrange douceur et dans ses yeux une lueur insolite. C’était complètement absurde, et pourtant Garion eut la certitude qu’il avait vu juste. Il aurait pu lire dans le cœur du Malloréen qu’il n’en aurait pas été plus convaincu. Il se garda bien de leur laisser voir son sourire.

Dans la cabine se trouvaient deux armures étincelantes qui rappelaient étrangement celles des chevaliers de Vo Mimbre.

— Il vous faudra les revêtir à Perivor, annonça la sibylle.

— J’imagine qu’il y a une raison à ça, répondit Garion.

— Assurément. Et quand nous approcherons cette côte, chacun de vous devra abaisser sa visière et ne montrer son visage sous aucun prétexte tant que nous serons dans l’île – à moins que je ne vous relève de cette consigne.

— Et vous ne pouvez pas nous dire pourquoi, bien sûr ?

Elle eut un doux sourire et posa une main sur son bras.

— Sache seulement qu’il doit en être ainsi.

— J’aurais parié qu’elle dirait ça, soupira Garion en retournant vers la porte de la cabine. Durnik ! beugla-t-il. Nous avons besoin de toi !

— Nous ne sommes peut-être pas obligés de la revêtir tout de suite, objecta Zakath.

— Vous avez déjà enfilé une armure ? Eh bien, vous verrez que ça fait un drôle d’effet au début. Même Mandorallen a dû mettre un moment à s’y faire.

— Mandorallen ? Votre ami mimbraïque ?

— Lui même, acquiesça Garion. Le champion de Ce’Nedra.

— Je croyais que c’était vous.

— Ah non, moi, je ne suis que son mari.

Il regarda d’un œil critique l’épée de Zakath, une arme à la lame plutôt légère et étroite.

— Il lui faudrait une épée plus lourde, Cyradis.

— Dans ce placard, Belgarion.

— Décidément, elle pense à tout, commenta Garion d’un ton aigre-doux.

Dans le placard était dressée une énorme épée qui lui arrivait à l’épaule. Il n’eut pas trop de ses deux mains pour la prendre et la présenter au Malloréen, la poignée en avant.

— Votre épée, Majesté.

— Merci, Majesté, répondit Zakath avec un grand sourire.

Il le ravala en vitesse. Il rattrapa son arme juste avant qu’elle ne tombe à terre et ouvrit de grands yeux.

— Par les dents de Torak ! Il y a vraiment des gens qui utilisent des trucs comme ça pour se taper dessus ?

— Des tas. C’est la distraction favorite des Arendais, par exemple. Et si vous trouvez qu’elle est lourde, vous devriez essayer de soulever la mienne. Hé, mais j’y songe… Réveille-toi ! dit-il d’un ton péremptoire à l’Orbe. L’arme de mon ami est un peu trop lourde pour lui, reprit-il sans prendre garde au murmure outragé de la pierre. Tu ne pourrais pas l’alléger un peu, tout doucement ? Surtout n’en fais pas trop, hein !

Il regarda Zakath qui s’efforçait vainement de décoller la pointe de son épée du sol.

— Un peu plus ! dit-il à la pierre où palpitait la vie.

La pointe de l’épée remonta tout doucement.

— Qu’est-ce que vous en dites ? s’enquit Garion.

— Beuh…, grommela Zakath.

— Encore un petit effort ! ordonna Garion à l’Orbe.

— Ça va mieux, soupira Zakath. Mais vous croyez qu’il est vraiment prudent de parler à cette pierre sur ce ton ?

— Il faut parfois savoir faire preuve de fermeté. Comme avec les chiens, les chevaux – ou les femmes.

— Je n’oublierai pas cela de sitôt, roi Belgarion, nota fraîchement la sibylle.

— Venant de vous, Sainte Sibylle, le contraire serait étonnant, riposta-t-il en souriant.

— Un point pour vous, nota Zakath.

— Ah, vous voyez comme c’est pratique ? s’esclaffa Garion. Nous finirons par faire de vous un bon Alorien, si les petits cochons ne vous mangent pas avant.

La sibylle de Kell
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